Socialisation : Famille (2)

Publié le par Licence1 sociologie Poitiers

B. Apports théoriques de l'ethnologie

 

Pour interroger l'interface nature et culture nous allons prendre appui sur les travaux de Claude Lévi Strauss, dans un livre publié en 1949, appelé Les structures élémentaires de la parenté. Dans ce livre, il aborde la question de la prohibition de l'inceste et corrélativement celle du sens social du mariage.

 

  • La prohibition de l'inceste

     

Pendant longtemps, il y a eu débat chez les anthropologues pour savoir si la prohibition de l'inceste était universelle. Dans nos sociétés, c'est une norme sociale. Pendant longtemps, il y a eu un doute sur la prohibition de l'inceste car cela laissait entendre que certaines sociétés ne respectaient pas cette interdiction, elles autorisaient des comportements paraissant incestueux aux yeux des occidentaux. Dans le jargon ancien, dans certaines sociétés il était possible d'épouser une de ses soeurs. Des constats plus récents en Afrique Centrale montraient des cas de grand père épousant une de leur petite fille et cela n'était pas considéré dans ces sociétés comme des comportements déviants.

 

Claude Lévi Strauss montre que dans ces sociétés singulières que l'on avait repéré, il y avait une erreur de lecture, de compréhension des comportement vis à vis de la prohibition de l'inceste. Dans ces sociétés, les règles de prohibitions de l'inceste étaient présentes mais différentes, car malgré tout il existait des formes de prohibition.

Dans de vieux textes japonais, Claude Lévi Strauss montre que l'on pouvait épouser sa soeur, mais pas sa soeur cadette. La configuration de la prohibition diffère de celle appliquée en occident. Par exemple, le grand père ne pouvait épouser ses filles, mais il pouvait épouser ses petites filles.

La prohibition de l'inceste est donc bien universelle mais ses formes sont variables culturellement.

 

 

Jusque là, à propos de la prohibition de l'inceste, deux courants de penseurs s'opposaient:

  • ceux qui disaient que naturellement les humains avaient un instinct de répugnance a l'idée d'avoir des relations sexuelles avec un proche de leur famille. Cette vision, plutôt portée par anthropologues catholique, naturalisait la prohibition de l'inceste.

  • Un courant plutôt laïc qui considérait que la prohibition de l'inceste était une règle sociale que les différentes sociétés avaient établies. Ce n'était pas un mécanisme de répugnance, de répulsion, cela était construit socialement.

 

Claude Lévi Strauss répond en disant que ces deux visions de la prohibition de l'inceste ont à la fois tort et raison : pour lui pour la prohibition de l'inceste la question n'est pas de savoir si c'est naturel ou culturel, mais plutôt pour lui c'était le passage d'un état de nature à l'état de culture et que c'était cela qui faisait la société, l'humanité. Selon Lévi Strauss, le passage de l'état animal à l'état humain est ce qui permet de faire société.

 

Définition de Claude Lévi Strauss:

« La prohibition de l'inceste n'est ni purement d'origine culturelle ni purement d'origine naturelle. Elle n'est pas non plus un dosage d'éléments composites empruntés partiellement à la nature et partiellement à la culture. Elle constitue la démarche fondamentale grâce à laquelle, par laquelle et surtout en laquelle s'accomplit le passage de la nature à la culture. »

 

L'hypothèse c'est que la prohibition de l'inceste c'est le passage d'un état de nature, essentiellement régi par la survie, à un état organisé, la culture, où les hommes font société. Dans le fond, la prohibition de l'inceste c'est comme si on passait d'une logique privée à une logique communautaire. Les hommes, en renonçant au lot immédiatement disponible de femmes ( leurs soeurs, leurs mères, leurs cousines... ) il les rend disponibles aux autres hommes et dans une logique de réciprocité, ils attendent des autres hommes qu'ils fassent de même. La prohibition de l'inceste oblige à sortir du groupe familial. Cela veut dire qu'il va falloir échanger avec d'autres hommes. Cet échange au départ est un échange de femmes, mais il se traduit aussi par des échanges culturels, des échanges économiques, des échanges sociaux qui vont s'organiser.

  • échanges économiques : dans le cadre de la compensation matrimoniale.

  • échanges sociaux : il va falloir dialoguer... C'est ça l'idée de faire société, de faire de l'échange, de faire de la communication. Il va falloir que l'on ait des relations sociales, et tout ceci est la conséquence de la prohibition de l 'inceste. C'est ce qui entraînerait les hommes à faire socialisation.

     

Cette vision a plusieurs conséquences dans la construction des sociétés humaines :

  • la prohibition de l'inceste ne doit pas être pensée comme une règle d'interdit mais une règle positive car elle construit les échanges, là où elle est plutôt perçue comme une règle négative.

  • c'est l'organisation collective qui est mise en avant, l'échange collectif. C'est le primat de l'organisé sur l'arbitraire, c'est le primat du public sur le privé. On a effectivement un passage à la culture qui s'opérerait grâce à la prohibition de l'inceste.

 

Lire :

Pourquoi j'ai mangé mon père, roman de Roy Levis. ( c'est du Lévi Strauss romancé )

 

Ce qui est très intéressant dans la théorie de Lévi Strauss, au delà de l'hypothèse du passage de la nature à la culture, c'est que cela donneun sens nouveau au mariage qui découle de cette prohibition de l'inceste.

 

 

 

  • Le sens social du mariage;

 

La prohibition de l'inceste contraint à l'échange, on ne peut qu'en conclure que le mariage, qui est souvent pensé comme une histoire entre deux individus n'est pas seulement une histoire entre deux personnes mais entre deux groupes d'hommes. Vécu comme échange intime de sentiments, c'est en fait un échange bien plus large. C'est un échange entre deux groupes d'hommes qui s'échangent des femmes, mais aussi des biens.

Le mariage au sens large, n'est pas seulement un échange entre deux individus, même aujourd'hui. Lors d'un mariage, pourquoi les personnes klaxonnent ils? C'est un premier indice que dans nos sociétés contemporaines, ce n'est pas qu'une affaire privée. On fait de la publicité autour du mariage, on le rend public. De plus, à peine mariés, ou à peine la demande de mariage a-t-elle été faite, on l'annonce à tout le monde, le mariage est l'un des sujets de conversation principaux.

Lorsqu'on se marie en France, préalablement au mariage on doit publier les bancs en mairie, on doit rendre publique l'intention de mariage pour rendre possible le fait de s'opposer à un mariage. Il y a donc un droit de regard de la société vis à vis du mariage. Aujourd'hui, une seule personne a été dispensée de la publication des bancs de mariage, c'est Nicolas Sarkozy. Un juge a statué qu'il pouvait être dispensé de la publication des bancs pour éviter de rendre publique la date de la cérémonie.

De plus, quand on se marie, quand on forme un couple pacsé... On n'épouse pas que la personne que l'on aime, mais toute sa famille aussi. C'est un bon indice du fait que l'union n'est pas qu'entre deux individus. Du jour au lendemain, suite au mariage, on se retrouve avec une belle famille, à qui l'on s'allie et à cause de cela on va devoir avoir des comportements nouveaux envers ces personnes, du fait de notre nouveau statut.

Texte :

Le double mariage de Jean-Celisse. Yvette Delsault, acte de la recherche en sciences sociales.

 

C'est l'observation ethnographique d'un mariage, un peu singulier qui montre bien l'alliance entre deux familles, réalisé dans les années 80 au nord de la France, entre deux professeurs de lycée. Les deux familles habitaient à 30 kilomètres et pourtant un peu étrangement il y a eu deux cérémonies de mariage. D'abord dans la commune du marié il y a eu la première cérémonie à la mairie, suivie d'un repas. Puis, trois semaines après dans la famille de la mariée se déroulait le mariage à l'Église, suivi d'un Lunch. Ceci dévoile les enjeux cachés derrière ce double mariage et en quoi cela était un compromis dans les intérêts divergents des deux familles.

La famille du marié était une famille d'ouvrier. Celle de la mariée était une famille de techniciens. Dans la famille ouvrière, c'est le dernier de la famille que l'on marie. De plus, cette famille a une façon ouvrière de faire la fête, avec son humour, ses chants paillards... Du côté ouvrier il y avait toute la famille, du côté de la mariée seulement la mariée et ses parents. Trois semaines plus tard, la famille ouvrière invitée était considérablement réduite, mais la famille de la mariée avait invité large. Le père étant technicien dans une usine, mais surtout la mère venait de se mettre à son compte, elle venait d'ouvrir son propre atelier de couture et souhaitait inviter au lunch une partie de sa clientèle, issue de classe sociale plutôt bourgeoise. C'était une famille qui voyait des enjeux sur leur rang social, qui croyait beaucoup en l'ascension sociale, et donc on a tout fait dans la famille de la mariée pour contenir les débordements de la famille du marié, et ainsi donner une cérémonie paraissant noble, donnant une image de « bonne famille ».

 

Les familles investissent donc des enjeux sociaux dans le cadre du mariage.

 

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Clovis Simard 16/09/2012 03:36

Blog(fermaton.over-blog.com).No-28. - THÉORÈME ACACIA. -Conscience des plantes.